Débat à Tourcoing: «L’islamophobie est un racisme ordinaire»

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Par Jean-François Rebischung

Le collectif musulmans Tourcoing-Vallée de la Lys organisait vendredi une première grande réunion publique.

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LE CONTEXTE

Créé il y a un an, le collectif musulmans Tourcoing-Vallée de la Lys a organisé vendredi soir, salle Georges-Daël, une grande réunion publique pour parler de l’islamophobie. Pour cette première, il avait invité le porte-parole du CCIF, Marwan Muhammad, le sociologue Raphaël Liogier, la porte-parole de l’association « Mamans tous égales » Ismahane Chouder et des élus tourquennois, dont le maire PS Michel-François Delannoy et le député UMP Gérald Darmanin.

L’ENJEU

Le collectif veut donner aux musulmans des réponses pour lutter contre l’islamophobie. Car c’est une réalité qui ne se concrétise pas que dans des paroles, mais aussi dans des actes parfois violents. Il veut aussi interpeller les politiques à l’heure où le populisme prend de plus en plus de place dans le débat public.

Et pour une première, ce fut une réussite. Vendredi soir, le collectif a réuni plus de 100 personnes salle George-Daël. Des musulmans venus de tout le territoire, mais pas seulement. Nombre de responsables associatifs et d’élus avaient aussi répondu présent. Il faut dire qu’il est impossible de nier l’islamophobie, ici comme ailleurs. Pour autant, il n’est jamais simple d’en parler sereinement.

Le collectif commence donc par planter le décor. «  On est dans un champ de l’émotion qui touche à la phobie  », explique Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) pour souligner l’absence de rationalité du discours et délivrer un premier message fort : «  On est musulman et on ne s’excuse pas  ». Face aux actes qu’il qualifie d’islamophobes, la réponse du CCIF relève le plus souvent de la médiation ou du juridique. Là, Marwan Muhammad délivre des «  idées pour sortir de l’islamophobie  ». « Il faut avoir une réponse du juste milieu : ni soumission ni militantisme destructeur  », propose le porte-parole du CCIF, qui a par exemple, cet été, réalisé l’ascension du Mont-Blanc avec cinq autres hommes dans le but de sensibiliser l’opinion. En revanche, «  si l’islamophobie est politique, il faut une réponse politique. Utilisez vos votes comme des armes de destruction massive  », suggère le porte-parole sans donner de consigne. «  Le drame d’un peuple qui sombre dans le populisme, ce n’est pas la violence de ses extrêmes, mais le silence de sa majorité. » Le débat devient politique.

« Le FN est dans son rôle »

Le collectif des musulmans Tourcoing-Vallée de la Lys affirme qu’il ne donnera pas de consigne de vote pour les municipales. On comprend pourquoi quand il donne la parole à Ismahane Chouder. La porte-parole de « Mamans toutes égales » revient sur la loi sur les signes religieux, et forcément, sur le voile. Pour elle, «  la laïcité a été dévoyée à des fins racistes  » et en matière de discrimination, «  la gauche ne fait pas mieux que la droite  ». «  Le deal qui nous est offert, c’est d’être moins musulman pour être plus français  », dénonce la militante qui parle aussi du FN. Mais pas pour flinguer le parti de Marine Le Pen comme le font d’autres associations. «  Le FN est dans son rôle, laissons-le dans son rôle.  » Mieux : pour la campagne anti-FN, «  c’est trop tard  », dit-elle. Applaudissements dans la salle. «  Ce qui importe c’est d’articuler nos luttes contre les discriminations.  »

Dernier intervenant, Raphaël Liogier revient lui aussi sur la laïcité et le populisme. Le sociologue, qui affirmait récemment que les agressions islamophobes sont justifiées comme de la self-défense, affirme lui aussi qu’il n’y a plus de différence entre droite et gauche. «  Le populisme consiste à s’ex primer au nom du peuple tout entier… Ça a le gros avantage de mobiliser émotionnellement des thèmes qui peuvent venir de la gauche et ça permet de mobiliser en même temps des thématiques de la droite. » Assis au milieu des intervenants, l’ancien conseiller municipal tourquennois et ancien responsable du CELVE (Conseil Extra-municipal de la Laïcité et du Vivre-ensemble), Houari Buissa, conclut la première partie du débat : «  l’islamophobie est un racisme ordinaire et comme toutes les autres discriminations, elle doit être combattue. »

« Républicain et musulman »

Place ensuite aux politiques. Le collectif les avait invités pour qu’ils puissent aussi s’exprimer sur la question. Et c’est là qu’on a vu la salle se vider aux trois-quarts. Rien d’étonnant après les discours renvoyant dos à dos la gauche et la droite. Invité lui aussi, Georges Voix, de la LDH, pose tout de même la bonne question : «  Que fait-on  ? » Le militant propose de la «  pédagogie de la laïcité. » Michel-François Delannoy embraye en rappelant que sa majorité vient de voter une délibération pour vendre des terrains afin de permettre à une association de construire une mosquée dans le quartier de la Bourgogne et replace la question dans son contexte politique. «  Il y a un parti qui est clairement islamophobe en France, c’est le FN  », souligne le premier magistrat, pour qui il «  faut combattre toutes les formes de phobies. » Et de citer celle qui concerne les Roms, même s’il a affirmé son soutien au ministre de l’Intérieur Manuel Valls après les dernières évacuations de camps dans la métropole lilloise. «  On doit affirmer clairement le cadre républicain  », dit le maire.

En face, Gérald Darmanin ne dit pas autre chose quand il explique que «  la République doit s’appliquer à tous  » et que la Nation doit «  reconnaître ses enfants, sans distinction. » Il souligne que cet été il n’a pas co-signé la proposition de loi du sénateur Jean-Louis Masson, visant à ce que le règlement intérieur des entreprises puisse proscrire aux salariés en contact avec la clientèle ou le public le port ostensible de signes religieux, mais il oublie de dire qu’il a milité activement contre le port du voile aux Jeux Olympiques.

«  Je suis convaincu qu’il y a la possibilité de vivre ensemble  », affirme néanmoins l’adjoint au maire Mohamed Heddar qui s’assume «  républicain et musulman  ». Sans doute la meilleure réponse apportée, côté politique, à cette question complexe qu’est l’islamophobie et sur laquelle on a débattu vendredi jusqu’à passé 23 heures.